01 / Jardin des délices et marmotte. Victoria Klotz

Dessiner un jardin c’est toujours dire quelque chose à propos de la nature, de sa nature. Comment on la perçoit, comment on la vit, et surtout comment on la désire. Lorsque la mairie d’Arras en Lavedan, village de montagne sur le territoire du Parc National des Pyrénées, m’a demandé de faire œuvre du jardin public, au centre d’un parcours artistique et patrimonial, j’ai tout de suite pensé que ce jardin aller parler de la peur de la nature, de la joie et des jeux qu’elle provoque. Le dessin s’est alors agencé comme une pensée-caillou qui tombe à l’eau et produit des ondes concentriques. Au centre, un bloc de granit roulé par les eaux posé en équilibre au sommet d’un tumulus en herbe. Parce qu’il faut parler de ces villages agrippés aux pentes minérales dont l’histoire est en grande partie faite de pierres ramassées, agencées, levées, sculptées… Une histoire de mouvements, de migrations humaines, de travail d’extraction, de déplacements de blocs erratiques, dont on ne perçoit que trop peu la dynamique, tentés de voir dans le monde rural et son paysage une illusoire fixité.

Un rocher donc, en position instable, telle «Les pierres de Balandrau » ou autres cailloux mystérieux, qui défie les lois de la gravité. Si ces petits miracles ont toujours fascinés les hommes c’est peut-être que la nature n’existe jamais autant que dans ces processus naturels, involontaires mises en scène, qui nous murmurent à l’oreille que partout ailleurs la nature est construite, Parc Naturel ou pas. Et lorsqu’un artiste du XXI ème siècle se met en tête ce genre de scénario, il ou elle se retrouve dans la position de l’homme de l’âge du bronze qui désire lever une pierre et doit résoudre un défi technique et moral pour réussir. Quand il s’agit d’imiter la nature, il faut y mettre les moyens, trois tonnes de granit ce n’est pas une broutille, ça peut devenir incontrôlable ! Et aussi, comment justifier d’un tel acte aux yeux de la communauté ? Essayons d’avancer des arguments allégoriques…

Appuyée contre le roc, une marmotte, debout, retenant de ses pattes antérieures la masse de granit. Le gros rongeur, icône de carte postale déplacé des Alpes, est-il sur le point de se révolter et d’envoyer bouler son rocher de surveillance ? Ou alors se livre-t-il à un jeu facétieux avec l’idée commune que la nature est dangereuse ? La montagne est un imaginaire peuplé de pics sublimes et de menaces d’éboulement. L’ordre domestique a tendance à dramatiser la situation : la peur serait notre assurance vie. La petite marmotte athlétique ironise sur les conseils de prudence, est-elle sérieusement une possibilité de danger ? Je dis : absolument non, il n’y a de menace que dans la peur qui pousse l’homme à ne pas aimer la nature, à se maintenir à distance.

Autour cette tragi-comédie des couloirs de déambulations tracent des cercles qui s’éloignent progressivement. En alternance, des haies d’arbustes en forme d’anneaux dispensent diverses variétés de fruits comestibles. Parce que la ruralité c’est aussi cela, une domestication des bienfaits de la nature à l’usage des habitants. Hors de cette périphérie nourricière, la nature encore, forêt ou prairie, gave ou pierriers, peuplés d’autres animaux. Il faut espérer que les jardins donnent envie de sortir des jardins ! Qu’ils donnent aux enfants l’envie d’entrer dans la nature comme dans un rêve, sans panneaux signalétiques et sans garde fous. C’est pour cela qu’il est très important que les gens de la campagne continuent de fabriquer des portillons au fond des jardins.

Share Project :

01 / Jardin des délices et Marmotte

Un jardin de petits fruits comestibles à déguster s’enroule au pied d’une sculpture de marmotte qui soutient un énorme rocher de granit : granit et marmotte ne sont pas natifs d’Arras mais y ont été transportés, par les glaciers et par l’homme. La place et l’accueil réservés à ces éléments étrangers et pourtant symboles de ces montagnes se questionnent au travers de ces images érigées en icônes.

  • Categories:
  • Share Project :